Jemma, divorcée et seule, se laisse sombrer dans le désespoir depuis la disparition de sa fille, une des innombrables victimes de la vague de disparitions d'enfants. Sa rencontre avec Luc, un journaliste désabusé qui mène l'enquête sur une légendaire « armée des enfants » en Orient, lui permet de reprendre le dessus et d'entreprendre un voyage désespéré vers le Moyen-Orient, sur les chemins de Damas...
Les chemins de Damas est en fait le troisième tome d'une trilogie intitulée les prophéties, donc si jamais soyez prévenus, mais sachez que cette situation ne m'a guère dérangée au niveau de la compréhension ; l'intrigue semble en effet être indépendante des romans précédents, avec juste certains noms et concepts qui reviennent.
L'œuvre est bâtie d'une façon bien particulière : un chapitre sur deux seulement est consacré à la rencontre puis au voyage de Jemma et Luc. Les autres ne dévoilent pas une seconde intrigue, mais se consacrent chaque fois à un personnage différent et visitent sa situation, sa mentalité, sa famille, ses fréquentations amicales ou moins amicales, puis le placent face à un tournant décisif de sa vie. Ces protagonistes ne concernent pas directement l'intrigue principale mais la force du roman repose en grande partie sur eux, sur leurs différences, sur leurs éventuels contacts, sur la description au final d'un monde issu d'une imagination complète et très réaliste. On suivra avec fascination la vie de ces hommes et femmes perdus, qu'ils soient SDF, employés en sursit, prostitués, dealers, criminels ou hommes politiques fourvoyés. La vision de Pierre Bordage est extrêmement sombre, déshumanisée, immorale même, mais elle semble si crédible qu'il est impossible de la parcourir sans frissonner. Et les articles de journaux précédant les aventures de Jemma et Luc ne font que renforcer cette désagréable impression.
Et pendant ce temps, Jemma et Luc font connaissance. La femme perdue renaît peu à peu à travers l'homme qui a cherché sa renaissance à travers le danger et la philosophie ; de prime abord discret, ce dernier dévoile peu à peu son parcours, sa façon de penser, son évolution personnelle, ses théories sur le monde. Jemma réfléchit, adhère, se transforme. Et lentement mais sûrement, diverses situations qui paraissaient insolubles, impossibles, désespérées, se retrouvent à converger vers un but unique, une idée qui ne nous sera dévoilée qu'à la toute fin.
Le style de l'auteur convient à l'univers qu'il a créé : sobre, froid, cynique, empli de questionnements et d'égarements. Les gens qui n'aiment pas perdre de temps dans des descriptions quelles qu'elles soient n'apprécieront pas forcément, mais la force de Bordage repose essentiellement sur ces dernières, sur leur aspect répugnant, sur leur impact dans l'imagination du lecteur.
En gros, une excellente œuvre de science-fiction, très riche, développée avec brio aussi bien sur les niveaux psychologiques que politiques, religieux, sociaux et géographiques.
Extrait
- Il est mal barré, l'Occident ! L'Europe n'est plus qu'un continent décadent, une nation du tiers-monde. Son économie est en berne, il n'y a plus de travail, plus de protection sociale, pratiquement plus de technologie. Ils avaient vraiment prévu ça, les fauteurs de guerre ?
- Au risque de vous surprendre, oui. Les têtes pensantes essaient toujours de concilier le court, le moyen et le long terme. Le court terme ? Les fournitures énergétiques. Les compagnies occidentales détiennent le monopole des ressources pétrolières et peuvent à tout moment exercer un chantage efficace sur les puissances émergentes, la Chine et l'Inde principalement. Le moyen terme ? Le développement économique, via la mondialisation, engendre un mode de pensée uniforme à priori favorable au développement d'une religion unique. Les bases de l'économie moderne ont été jetées par les pères de l'Eglise, et le libéralisme est une invention occidentale, un extrémisme économique qui porte en lui une volonté de conquête, des valeurs missionnaires. Le long terme ? La parole évangélique sera transmise à l'ensemble des peuples non chrétiens. Pas besoin qu'ils se convertissent, seulement qu'ils entendent.
Les prophéties – les chemins de Damas
Pierre Bordage
Au Diable Vauvert
Extrait p. 137
