mur : la petite fille, en effet, ne se contente pas de rester muette ; elle demeure complètement catatonique et ne réagit à aucune sorte de stimuli... Le cas est-il désespéré ? Torey refuse de le croire et se démène pour provoquer chez elle ne serait-ce que la plus infime des réactions...
Mais Vénus n'est pas la seule à rythmer son quotidien ! La nouvelle classe de l'institutrice spécialisée se révèle en effet particulièrement difficile ; constituée de petits monstres agressifs et belliqueux saisissant la moindre excuse pour se battre, elle passe plus de temps à les séparer qu'à leur enseigner quoi que ce soit. Pour ne rien arranger, Julie, son assistante, se révèle bien différente de Torey ; leurs méthodes, incapables de s'accorder l'une avec l'autre, les mène sur un désaccord de plus en plus dérangeant...
L'enfant blessée constitue l'une des oeuvres les plus récentes de Torey Hayden. On voit que l'auteur a trouvé son style depuis longtemps : le texte, agréablement composé, met l'accent sur des observations pertinentes, et met en valeur l'infime détail qui le rend charmant. Ses fins de paragraphe, en particulier, attirent toujours l'attention de par leur note amusante ou exaspérante – mais toujours avec un petit accent de dérision qui allège le sujet, déjà bien lourd, de ces enfants à problèmes trop souvent ignorés par la société.
Mais, plus que l'histoire de Torey et Vénus, ce livre retrace plutôt l'année scolaire qui a vu leur rencontre non seulement à elles deux, mais aussi avec Billy, Théo, Phil et Jesse : il s'ouvre avec la rentrée et s'achève à l'arrivée des grandes vacances, avec la fin d'une époque au cours de laquelle de grands progrès auront déjà pu être accomplis. Une grande place est accordée aux quatre autres élèves de Torey, aussi cette histoire est-elle autant la leur que celle de Vénus, car ils auront tous su se montrer étonnants, désespérants ou surprenants, mais toujours incroyablement attachants...
Cependant, en progressant, l'auteur a certes appris à mieux définir ses limites en se choisissant une construction uniforme, cependant elle a également perdu une grande part de la spontanéité qui faisait le charme de ses premiers témoignages. Dans l'enfant qui ne pleurait pas, Torey montrait le même enthousiasme et la même passion, mais elle se montrait également plus naïve – ses livres restent pourtant porteurs d'espoirs, mais il ne fait aucun doute que l'auteur a mûri, a subi des échecs et perdu son idéalisme (elle le dit d'ailleurs elle-même). Son texte se traduit par une construction moins naturelle, plus travaillée mais moins sincère. Elle ne se concentre plus sur un seul enfant mais sur plusieurs, ce qui n'est pas déplaisant mais les place tous au rang de héros en éclipsant le sujet principal ; et encore, une belle part est également accordée aux personnes adultes faisant partie de l'entourage de Torey ! Quant à la vie privée de l'auteur, elle a disparu ; ce qui semble normal mais en même temps, dissimule ses états d'esprits qui expliquaient si bien ses gestes et ses réactions, et la rendait plus humaine par la même occasion.
Donc : l'enfant blessée est un bon livre, bien rédigé et intéressant ; mais indéniablement, le style de Torey Hayden a changé. Mais cela ne devrait gêner personne.
Extrait
Sous les platanes qui déployaient leur feuillage, de l'autre côté de la cour, je vis deux surveillantes s'interposer entre des enfants. Reconnaissant la chemise colorée de Billy, je me mis à courir. Outre Billy, il y avait Théo (ou Phil) et... comme les deux surveillantes se trouvaient au milieu de la mêlée, je ne compris pas tout de suite que le troisième enfant était... Vénus !
Vénus... une masse confuse de bras et de jambes, sifflant farouchement contre Billy. Plus surprenante encore, c'était elle qui faisait le plus de bruit. Et quel bruit affreux ! Un ululement surnaturel, si fort et strident que j'en eus les tympans molestés. Elle ne cessa pas de crier et de se débattre, jusqu'à ce qu'elle parvînt à échapper aux surveillantes pour se ruer sur Billy qui saignait déjà du nez. Mais lorsqu'il vit qu'elle arrivait sur lui, il se libéra à son tour et se mit à courir vénus se lança à sa poursuite.
Je courus derrière eux, ainsi que Julie, qui venait de sortir du bâtiment avec Bob et les autres instituteurs. Quand Billy eut atteint le mur opposé, Vénus le coinça et se mit à le bourrer de coup de poing avec une sauvagerie inouïe. Elle avait conscience de notre présence, pourtant, car dès que je parvins jusqu'à elle, elle grimpa sur le mur et passa de l'autre côté.
« Spider Man, c'est bien elle », me dis-je.
L'enfant blessée
Torey Hayden
Presses de la Cité
Extrait p. 27
