Violaine réagit souvent de manière excessive et violente, et prétend voir des dragons. Nicolas ne quitte jamais ses lunettes noires, ferme toutes les fenêtres et bien souvent, refuse d'ouvrir les yeux. Claire est très maladroite, ses mouvements sont désordonnés et elle a besoin de toucher quelqu'un pour se déplacer normalement ; de plus, elle est convaincue d'être une sylphide. Quant à Arthur, enfermé dans son monde, il passe tout son temps à dessiner des singes sur les murs.
De ces quatre enfants au comportement déconcertant, nul ne sait que faire ; voilà pourquoi leurs parents au désespoir les ont enfermés dans la Clinique du Lac, où leur unique allié est le Docteur Barthélémy, le seul à les considérer encore un peu comme des humains. Quand ce dernier disparaît, kidnappés par des malfaiteurs aux intentions obscures, sans réfléchir ils se lancent à sa poursuite et se mettent sur la piste d'un document mystérieux aux révélations fracassantes...
De ce roman j'avais eu des échos extrêmement diversifiés, très négatifs pour certains. Le fait est que sans être mauvais, loin de là, Phaenomen est une œuvre déconcertante, à même d'en troubler plus d'un ; en effet, là où bien des ouvrages se contentent de dérouler une aventure fantastique à la Pierre Bottero, Phaenomen refuse de s'appuyer sur ces bases toutes tracées et impose résolument une conception du fantastique qui sans être novatrice ou inédite, est très certainement à même de bouleverser qui n'a jamais eu affaire à la moindre once d'originalité.
Pourtant, les ressorts de l'intrigue restent extrêmement classiques : il s'agit pour l'essentiel d'un jeu de piste où les indices et les énigmes étranges s'échelonnent pour mener d'un point à l'autre, de façon à rapprocher les jeunes chasseurs du trésor convoité ; on peut toutefois se demander si ce procédé n'était pas, quelque part, indispensable pour donner à cet univers au moins un aspect simple pouvant fournir au jeune lecteur un point de repère familier.
Un autre défaut du roman serait de n'avoir pas suffisamment développé les relations familiales des quatre enfants – dont les familles demeurent pour ainsi dire totalement absentes, à l'exception de l'ancien petit ami de la sœur de Violaine, qui s'étonne à peine de voir un jour débarquer quatre enfants dont trois qu'il ne connaît ni d'Ève ni d'Adam ; cependant sachant que d'autres tomes suivront celui-ci, abstenons-nous de nous montrer trop affirmatif sur ce point.
Pour le reste, le roman présente l'originalité de n'avoir pas hésité à montrer les pouvoirs de nos jeunes héros comme des maladies mentales ou physiques, en tout cas du point de vue qu'en ont leur entourage. À cet égard, on peut difficilement rester insensible au traitement qu'ils subissent quand ils sont à peine traités comme des êtres humains capables de penser et de réfléchir comme n'importe qui, sans respect ni tolérance aucune pour le fait que leur mentalité est peut-être simplement différente de la nôtre. Quand chacun a renoncé à les comprendre, les enfants voient en « le Doc », comme ils l'appellent, le seul ami adulte ; lorsqu'il disparaît, ils se lancent naïvement à sa poursuite, convaincus que rapporter les faits ne les avantagerait nullement ; et à cet égard ils se comportent encore, malgré tout, comme les enfants qu'ils restent un peu.
Ce travail sur les mentalités, les personnalités, le psychisme, est accentué par la construction des chapitres, qui tous s'ouvrent sur un texte en italique à la première personne de l'un des protagonistes (aussi bien les quatre héros que leurs poursuivants ou d'autres personnes), puis s'achèvent sur une citation plus neutre, dont le ton glacial sonnerait presque comme une gifle. Le latin est la langue de chacun des titres, avec sa résonance à la fois antique et magistrale ; et le tout confère au roman une densité pouvant être ressentie comme répétitive et lassante, mais qui surtout se révèle étouffante et d'une régularité oppressante comme le tic-tac d'une horloge.
La clef de l'œuvre, enfin, tout en s'appuyant sur une fausse rumeur plus actuelle qu'on pourrait le croire, apporte pourtant sa propre réponse, une réponse qui appelle une suite plus creusée où l'univers posé par l'auteur se développerait davantage encore. Car c'est une certitude, tout n'est pas dit ; et les maints secrets que l'on devine ne concernent pas seulement cette étrange révélation finale, mais aussi la véritable nature de ces enfants que l'on aura suivis sans finalement en apprendre davantage alors que l'on sent, que l'on sait qu'autre chose, plus complexe, se dissimule sous la surface. Peut-être, en fait, les deux mystères sont-ils liés, qui sait ? La réponse, sans doute, se trouvera dans les tomes suivants...
Phaenomen possède une intrigue indépendante, qui peut se suffire à elle-même aux yeux des lecteurs peu exigeants, mais qui peut également donner l'impression de n'avoir que gratté la surface d'un terreau immense...
C'est un roman qui possède des faiblesses, un brin de facilité, mais dont l'atmosphère oppressante et les mystères intrinsèques effacent largement les défauts.
Mais assurément, c'est aussi un roman à même de désorienter et de déstabiliser, de part sa construction inhabituelle et son traitement parfois corrosif. C'est une œuvre inhabituelle et de ce fait, elle plaira aux uns mais ne pourra pas séduire tout le monde...
Extrait
Ils s'assirent sur les coussins, autour de la table. Claire avait disposé une nappe blanche et même allumé une bougie, pour faire jolie.
Ils commençaient juste à manger lorsqu'on frappa à la porte.
Antoine eut l'air surpris.
- Ce doit être une lettre recommandée. Aucun de mes amis n'est debout à cette heure-là !
Il se leva et se dirigea vers sa chambre en criant un « J'arrive ! » pour faire patienter le visiteur. Les quatre amis se regardèrent, inquiets.
- Nicolas, tu vois quelque chose ?
Le garçon retira ses lunettes, fixa la porte et se concentra. Le problème, c'est que ça ne marchait pas tout le temps. Mais sa vision se brouilla très vite. Ses entraînements portaient leurs fruits ! Le monde n'était plus que couleurs. Il poussa un cri de stupeur. Derrière le brun de la cloison, trois silhouettes se découpaient, rouges et jaunes. Une mince, une normale et une énorme.
Phaenomen
Erik L'Homme
Folio Junior
Extrait p. 111