La garenne de Sandleford n'est pas désagréable, mais un peu surpeuplée et certains sont mécontents. Lorsque les hommes plantent à proximité de celle-ci un panneau blanc, nul ne perçoit le danger... nul, sauf Cinquain, petit lapin timide et peureux, qui à sa vue est saisi d'un terrible pressentiment. Un pressentiment tel qu'il presse son frère, Noisette, de quitter la garenne en emmenant les autres avec eux.
Après avoir parlé (bien évidemment en vain, l'idée semble si folle) avec son Maître de Garenne, Noisette décide de croire Cinquain et fuit la garenne avec quelques comparses. C'est le début d'une longue aventure, d'un voyage plein de dangers qui les conduit jusque sur les crêtes de Watership, où leur installation ne se fait pas sans mal...
Vieux de déjà trente-cinq ans, le roman de Richard Adams fait partie avec les animaux du bois de Quat'Sous et the silver brumby des premiers romans ayant mis en avant des épopées animales, un créneau largement repris et diffusé par la suite. Mais les héros de Richard Adams demeurent inédits : qui, en effet, aurait parié sur la richesse de l'univers des lapins, ces créatures dont les prédateurs se comptent par milliers ?
Et pourtant, elles sont là, les mille et unes légendes du monde des lapins : les aventures de Shraa'ilshâ, leur facétieux ancêtre, peuplent leur mémoire et ils aiment à se les raconter pour se redonner courage, ou pour se souvenir des raisons pour lesquelles il est dangereux mais si bon d'aller piller les potagers, du pourquoi de leurs puissantes pattes arrières et de leurs innombrables ennemis. L'auteur est parvenu à dresser des lapins un portrait riche tout en restant respectueux de la plupart de leurs comportements : ils ruminent leurs pelotes, abandonnent l'un des leurs s'ils n'ont pas le choix, laissent les cadavres sur place, ne tombent pas « amoureux » mais considèrent les femelles comme un moyen de reproduction. On aurait pu craindre de ne pas les trouver suffisamment humains mais que nenni : la peur, la tristesse, le courage, la joie, l'espoir demeurent leur lot quotidien, dans lequel il est facile de se retrouver. Ils ont les uns envers les autres des affinités plus ou moins fortes, que les épreuves feront évoluer avec le temps.
Les caractères, dans l'ensemble, s'affirment assez peu, à l'exception des fortes personnalités du roman, on pense en particulier au timide Cinquain, à l'intuition si développée qu'elle en devient de la voyance, et au fougueux Manitou, avide de risques et de combats. Quant à l'intrigue, elle se contente de dérouler une aventure sans réelle surprise, se divisant en quatre parties distinctes narrant leur voyage, leur installation, puis leur rivalité avec la garenne voisine d'Effrafa ; chacune possédant sa part de mauvaises surprises et d'heureuses réussites. L'écriture n'est pas plus soignée : elle est constituée de mots simples, sans tournures subtiles ni vocabulaire recherché, à l'exception des descriptions de paysages et en particulier des noms de plantes qui se révèlent d'une richesse stupéfiante. La confusion avec le mot hase (femelle du lièvre) peut être assez agaçante.
Mais quelque part, cette simplicité est celle des grands mythes, avec ses symboles innombrables et séculaires : les légendes anciennes, le souci de laisser une descendance, l'amitié avec le grand oiseau blanc, la victoire par la ruse.
Les garennes de Watership Down est un roman sans grande prétention, que rien n'aurait prédisposé au succès qui fut le sien, et pourtant... A croire que la recette qui fit les grandes épopées restera éternellement moderne.
Extrait
Ils suivirent Cinquain dans la galerie et le rattrapèrent à la sortie. Avant même qu'ils eussent ouvert la bouche, Cinquain se retourna et leur dit brusquement, comme s'ils lui avaient posé une question :
- Alors, vous l'avez senti ? Et vous voulez savoir si je l'ai senti aussi ? Bien sûr que oui. C'est cela le pire. Il n'y a pas de malice. Il dit la vérité. Puisqu'il dit la vérité, ça ne peut pas être de la folie, c'est bien ce que vous pensez, n'est-ce pas ? Je ne t'en veux pas, Noisette. Je me sentais aller vers lui comme un nuage vers un autre nuage. Et puis, au dernier moment, je me suis écarté. Je ne sais pas pourquoi. Je n'y pouvais rien ; un accident. Une petite part de moi-même m'a entraîné loin de lui. J'ai dit que le toit de cette salle était fait avec des os ? Que non ! C'est un grand brouillard de démence tendu à travers le ciel. Et plus jamais nous n'aurons la lumière de Krik pour guider nos pas. Qu'allons-nous devenir ? Noisette, la vérité, parfois, peut être aussi le comble de la démence.
- Qu'est-ce que c'est que ce charabia ? demanda Noisette à Manitou.
- Il parle de ce simple d'esprit à l'oreille avalée qui récite des poèmes au fond de son trou, répondit Manitou. C'est du moins ce que j'ai compris. Mais quant à savoir pourquoi il a l'air de croire que ce poète et ses sornettes ont quelque chose à voir avec nous, ne me le demande pas, ça me dépasse. Epargne tes discours, Cinquain. Ce qui nous inquiète, c'est l'éclat que tu viens de faire. Quant à ton Argentine, je peux te dire que je garde Argent et que je lui laisse le reste.
Cinquain le regarda avec des yeux qui, tels ceux de la mouche, paraissaient plus grands que son visage.
Les garennes de Watership Down
Richard Adams
Flammarion
Extrait pp. 98-99
